Les deux droites

Bernard Girard

Une droite décomplexée gouverne dans la plupart des grands pays européens, en Grande-Bretagne, en France, en Italie, en Allemagne… On pourrait penser, construction européenne aidant, qu’elle applique à peu près partout le même programme adapté aux conditions particulières de chaque pays. Ce n’est pas le cas. Bien au contraire, on voit se dessiner deux droites en Europe.

Cette  distinction est apparue très nettement avec la déclinaison ces dernières semaines du programme politique du parti conservateur britannique bien différent de celui de la droite en France et dans d’autres pays. Mais les récents développements de la politique en Italie et l’émergence d’un mouvement anti-islamiste en Allemagne vont dans le même sens et font penser que le phénomène affecte la droite un peu partout en Europe.

L’idée que la droite est divisée en plusieurs familles n’est pas nouvelle. Pour ce qui est de la France, René Rémond en distinguait trois (Les droites en France), une droite bonapartiste, autoritaire, une droite légitimiste, réactionnaire, et une droite orléaniste plus girondine, découpage qui a longtemps assez bien recouvert le paysage politique français avec une UMP plutôt bonapartiste, une UDF plutôt orléaniste et un Front National plutôt héritier de la tradition légitimiste, réactionnaire. On retrouve souvent cette partition dans les propos des journalistes politiques, mais elle parait avoir perdu de sa pertinence tant la droite semble s’organiser aujourd’hui, tant en France qu’ailleurs en Europe, autour de deux pôles qui n’ont plus grand chose à voir avec ce découpage ni, non plus, d’ailleurs avec le néo-conservatisme américain qui a un temps inspiré les leaders européens :

–  Un pôle populiste, xénophobe autoritaire, tentée par le protectionnisme qu’on a vu à l’oeuvre en Autriche, que l’on voit aujourd’hui aux Pays-Bas, en Italie et… bien sûr en France avec Nicolas Sarkozy,

–  Un pôle conservateur libéral qu’illustrent bien le parti conservateur en Grande-Bretagne, le gouvernement d’Angela Merkel en Allemagne, mais dont on trouverait probablement des figures dans la droite française, chez ceux qui tentent aujourd’hui de créer une alternative à Nicolas Sarkozy…

Ces deux droites sont appelées à travailler ensemble, elles ont des stratégies voisines, mais la crise économique et financière que nous traversons a exacerbé et mis en évidence des différences qu’une pratique commune du pouvoir avait tendance à gommer.

Réduire la dette un peu, beaucoup…

Leurs analyses de la situation économique divergent. Autant la première parait relativement confiante sur notre capacité à surmonter les difficultés actuelles, autant la seconde parait inquiète et pessimiste.

La droite populiste essaie de réanimer le nationalisme, ses dirigeants parlent d’identité nationale, développent des politiques xénophobes, attaquent l’Europe, comme l’ont fait Nicolas Sarkozy et Pierre Lelouche récemment en France, ils s’associent à des partis d’extrême-droite ouvertement xénophobes comme Berlusconi en Italie et espèrent qu’en se resserrant sur soi-même, en chassant les étrangers, en réduisant leurs droits, en rendant par exemple plus difficile leur accès aux soins, comme l’ont proposé la semaine dernière des députés UMP, on répondra à la crise ou, plutôt, on se mettra à l’abri. D’où tous ces discours relativement optimistes sur la sortie de crise. manière dont nous nous en sortons mieux que les autres. “Récession: “La France s’en sort plutôt mieux que ses voisins européens” titrait en mars dernier l’Express.

La droite libérale et conservatrice veut, à l’inverse, profiter de la crise pour modifier profondément la société. Ses dirigeants veulent réduire la taille de l’Etat – les conservateurs britanniques parlent de se séparer de plusieurs centaines de milliers de fonctionnaires- et revoir de fond en comble son appareil social, tel qu’il a été mis en place au lendemain de la seconde guerre mondiale. Cet Etat ne serait plus, disent-ils, d’actualité. Notre endettement nous interdit de continuer de financer toutes ces aides sociales. Il faut les réserver à ceux qui en ont vraiment besoin. Et il faut, ajoutent-ils, éviter que ces aides n’incitent les allocataires à la paresse. Des allocations chômage trop élevées n’engagent pas, nous expliquent-ils, à chercher du travail. Les aides aux familles ayant des enfants doivent de la même manière être réservées aux plus modestes. Et plutôt réduites ce qui, à entendre Jeremy Hunt, le ministre britannique de la culture, des Jeux Olympiques, du sport et des médias (association qui susciterait en France des protestations colorées et vives), devrait inciter les familles à plus de responsabilité, c’est-à-dire à avoir moins d’enfants.

Cette droite conservatrice domine le parti conservateur britannique, mais on trouve des approches comparables en Allemagne et en France dans les travaux de la commission Attali qui propose, elle aussi, une “cure d’austérité de l’Etat” avec des mesures voisines : gel de certaines prestations sociales, mise sous condition de ressources des allocations familiales, dé-remboursement des médicaments, participation financière des malades en affections de longue durée (cancers, diabète…), actuellement pris en charge à 100 % sans condition de ressources.

Mesures voisines pour atteindre un même objectif. La commission Attali veut tout comme les conservateurs britanniques réduire rapidement la dette de l’Etat. Elle veut ramener le déficit public sous les 3 % du PIB en 2013, elle parle d’un ajustement de 75 milliards d’euros sur trois ans “en jouant ‘exclusivement’ sur la réduction des dépenses publiques (50 milliards d’euros) et en élargissant l’assiette des prélèvements ‘sans relèvement de taux’ (25 milliards).”

Les avocats de cette politique avancent deux arguments : la dette est intenable et si l’on ne fait rien maintenant, ce sont les générations futures qui auront à en souffrir. Dans la lettre adressée aux ministres de leur gouvernement en août 2010, David Cameron et Nick Clegg parlaient de “commitment to safeguarding our environment for future generations”, un thème que l’on retrouve avec quasiment les mêmes mots dans le dernier livre de Jacques Attali, Tous ruinés dans dix ans, ou dans de multiples déclarations d’Angela Merkel qui a choisi de supprimer des allocations aux chômeurs ou des aides au logement pour économiser 11 milliards d’euros en 2011.

 Il est vrai que la dette de tous les grands pays est colossale. The Economist a publié une carte qui montre qu’elle est considérable partout, mais ce ne sont pas les pays les plus endettés qui sont forcément les plus déterminés à la réduire. La Grande-Bretagne n’est pas le pays le plus touché. La dette de l’Etat britannique représente 26 000$ par citoyen. En France, c’est 31 000$. Quant à la réduction des dépenses, ce n’est certainement pas seule façon de lutter contre l’endettement. Ce qui fait penser qu’il y a, au delà de l’habillage économique, un choix essentiellement politique : celui de ne pas augmenter les impôts des plus riches.

L’endettement public ne pose que deux problèmes : celui de son financement, il faut un jour ou l’autre rembourser, et celui de l’image du pays auprès des agences de notation et des conséquences que peut avoir sa dégradation.

On peut rembourser une dette de trois manières : par la croissance, plus de gens travaillent et paient des impôts, par l’augmentation des impôts ou par la réduction des dépenses. En pratique, tous les gouvernements réalisent un cocktail de ces trois mesures. Nos deux droites ne le composent certainement pas de la même manière. En coupant de manière drastique dans les dépenses publiques, le parti conservateur britannique veut éviter les augmentations d’impôts… quand le gouvernement français s’engage, malgré ses déclarations répétées dans cette voie :  il rabote les niches fiscales, envisage de revenir sur le bouclier fiscal et surtout, transfère la charge de l’impôt aux collectivités, régions, départements, communes dont l’endettement compte dans le calcul de l’endettement public.

La politique britannique devrait éviter les augmentations d’impôts mais c’est au risque de prolonger la récession ou de favoriser ce que les économistes appellent un double-dip. Ces réductions de dépenses publiques devraient en effet se traduire par une réduction du pouvoir d’achat des britanniques, notamment des classes moyennes qui réintroduisent l’argent qu’elles reçoivent dans le circuit économique sous forme de consommation. On peut craindre, et certains le font déjà en Grande-Bretagne, une rechute de l’économie, un risque que ne court pas l’Allemagne dont la croissance est, pour l’essentiel, tirée par les exportations.

Les politiques économiques prônées par la droite xénophobe et populiste, celles suivies notamment en France sont plus prudentes : le pouvoir d’achat des classes moyennes est moins affecté par les mesures prises par le gouvernement. Le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux peut se traduire par une dégradation de la qualité du service public mais pas par une diminution du pouvoir d’achat des Français, du moins pas immédiatement. On peut imaginer qu’à moyen-terme, la dégradation des services publics, de l’école, par exemple, incite un nombre crissant de parents à se tourner vers l’enseignement privé qui coûte cher. Mais ce transfert de dépenses du public vers les ménages ne se fera que lentement alors qu’en Grande-Bretagne, il devrait se faire très vite.

La coalition des plus riches et des plus modestes

Ces deux droites n’analysent donc pas de la même manière les effets de la crise financière et économiques et n’en tirent pas les mêmes conséquences en matière fiscale, elles se retrouvent par contre sur le plan stratégique. Toutes deux ont choisi de tirer un trait sur les classes moyennes et de nouer une alliance inédite entre les plus riches et les plus modestes.

En Grande-Bretagne, le parti conservateur se les aliène en réduisant leur pouvoir d’achat : elles seront les premières victimes des mesures prises pour réduire le déficit et vont voir leur qualité de vie diminuer.

En France et en Italie la droite s’en éloigne en menant des politiques qui vont à l’encontre de leurs valeurs de tolérance et de libéralisme. Ce sont les classes moyennes que les mesures xénophobes prises à l’égard des Roms ont choquées… Le même Nicolas Sarkozy qui a défendu mordicus le bouclier fiscal mène une politique qui vise à récupérer les voix ouvrières qui se sont tournées vers le Front National.

La droite n’abandonne ces classes moyennes que parce qu’elle pense pouvoir construire une nouvelle alliance et réunir dans une même coalition les plus riches qui ne souhaitent surtout pas payer plus d’impôts et les plus modestes qui peuvent espérer continuer de bénéficier des aides sociales. Ce grand écart peut paraître fou. C’est en réalité la solution qu’a trouvée la droite pour conquérir et conserver le pouvoir dans une société de plus en plus inégalitaire qui augmente le nombre de ceux qui peuvent prétendre à des aides sociales et donc la pression sur ceux qui financent, par l’impôt, ces mêmes aides. Si l’on veut éviter de trop charger les impôts des plus riches, il faut réduire les dépenses publiques et donc les aides sociales, ce que l’on peut faire :

–  En introduisant chaque fois que possible des conditions de ressources,

–  En supprimant les subventions versées à des activités qui ne relèvent pas directement de l’action sociale au sens le plus étroit, ce qui veut dire réduire les aides à la culture, à l’éducation…

Dans les deux cas, on s’en prend à ceux qui ont des revenus réguliers mais dont la consommation profite des aides publiques, c’est-à-dire aux classes moyennes, aux fonctionnaires et salariés du secteur privé qui ont des emplois stables.

Cette stratégie vise tout à la fois à protéger les intérêts d’une classe dominante qui s’est étoffée et n’a jamais été plus importante (l’une des conséquences inattendues de la montée des inégalités est l’augmentation du nombre de millionnaires comme en témoigne une récente étude du Crédit suisse) tout en construisant une force politique susceptible d’emporter les suffrages d’une majorité d’électeurs dans des sociétés démocratiques. Cela suppose de séduire de larges pans des classes populaires en leur donnant le sentiment de rester à l’abri des coupes dans les budgets publics et en développant un discours susceptible de les séduire.

Du sang, des larmes vs populisme

Les deux droites le font de manière assez différente. En Grande-Bretagne l’accent est mis sur la lutte contre les abus, contre tous ceux qui profitent du système, qui multiplient les enfants pour recevoir des child benefits relativement généreux (voir les propos de Jeremy Hunt cités un peu plus haut), qui préfèrent les allocations chômage à l’emploi… L’accès universel aux services sociaux est condamné parce qu’il conduit à une utilisation abusive. Aides et services sociaux doivent être réservées aux pauvres méritants (deserving poors) et à eux seuls, ce qui renvoie aux discours classiques des organisations charitables.

Dans un discours prononcé en juillet 2008, David Cameron a expliqué qu’il était temps d’en finir avec ce qu’il a appelé la neutralité morale (“moral neutrality”) : certains de ceux qui sont pauvres, gros, alcooliques ou drogués n’ont, dit-il, qu’à s’en prendre à eux mêmes. Les problèmes sociaux sont souvent la conséquence de choix individuels “We talk about people being ‘at risk of obesity’ instead of talking about people who eat too much and take too little exercise,” dit-il avant d’ajouter “We talk about people being at risk of poverty, or social exclusion: it’s as if these things — obesity, alcohol abuse, drug addiction — are purely external events like a plague or bad weather.” avant de conclure : “social problems are often the consequence of the choices that people make.”

Une phrase que David Cameron a prononcée dans un discours devant les élus conservateurs illustre bien l’idéologie qui sous tend cette approche : “fairness isn’t just about who gets help from the state. The other part of the equation is who gives that help through their taxes.”

En France ou en Italie, l’accent est plutôt mis sur la lutte contre l’immigration, tant dans les discours et les textes présentés au Parlement que dans l’orientation donnée à l’action policière. Les mesures prises contre les Roms en France pendant l’été 2010 ne sont qu’une illustration parmi bien d’autres de cette volonté d’attirer l’attention sur les étrangers et sur les dangers qu’ils feraient courir à la société.

Cette thématique favorise les remarques xénophobes qui se multiplient et font chaque fois scandale. Elle amène les politiques qui l’exploitent à développer une petite musique protectionniste tout à fait absente des discours britannique. “Qu’on crée une usine Renault en Inde pour vendre des Renaults aux Indiens est justifié, mais qu’on crée une usine en Tchéquie pour vendre des voitures en France, ce n’est pas justifié” déclarait en février 2009 Nicolas Sarkozy à l’occasion de l’annonce d’un plan automobile qui a suscité des tensions avec les Allemands. Europe oblige, ce thème protectionniste est exploité sotto voce, mais on peut être sûr qu’il prendra plus d’ampleur si la situation politique l’exige.

Différences dans les approches, mais aussi dans les styles. La xénophobie va, en France et  en Italie, avec le développement de nouvelles formes de populisme et de démagogie. La droite est dans ces deux pays passée maitre dans le contrôle des médias et leur utilisation : les politiques collent aux émotions du peuple telles que les expriment et les fabriquent télévisions et instituts de sondage. Le conservatisme à la Cameron a une approche plus dramatique de la politique. Certaines des déclarations  des ministres de l’actuel gouvernement britannique se situent dans la tradition de l’appel aux larmes et le sang, le “Blood, Toil, Tears And Sweat”, du fameux discours de Winston Churchill de 1940.

Ces différences de style sont symptômes de conceptions différentes de la pratique politique.

Du populisme à l’autoritarisme

La droite populiste est centralisatrice autoritaire. Elle l’est pas construction : s’il veut conserver son pouvoir sur le peuple, le leader, le chef doit donner le sentiment qu’il agit et contrôle la situation en toutes circonstances. Il ne se contente pas d’avoir toujours raison, il est celui qui peut agir sur le monde, le changer, le réformer. Cette posture le conduit à concentrer entre ses mains tous les pouvoirs, à lutter sans fin contre ceux qui, dans les sociétés démocratiques, s’opposent à sa toute puissance, magistrats, journalistes, organisations syndicales… Les pratiques politiques de Nicolas Sarkozy et Silvio  Berlusconi en sont deux exemples. Le premier a tant concentré les pouvoirs à l’Elysée, que ses ministres sont comme autant de princes fainéants qui prennent leurs ordres au château auprès de ses conseillers. Berlusconi a fait de sa guérilla contre une magistrature indépendante un des axes de sa politique. 

Les institutions, la pratique de la cinquième république ont facilité en France cette dérive. Ce n’est pas le cas en Italie, où l’opposition entre le Sud et le Nord brouille les cartes, mais cela n’a pas empêché Gianfranco Fini, son principal adversaire à droite, d’accuser Berlusconi de se comporter en “monarque absolu”. Un reproche qui revient fréquemment dans la politique italienne.

La droite conservatrice est, à l’inverse, décentralisatrice. Son discours qui consiste à en appeler en permanence à la responsabilité des citoyens, à la privatisation des services publics va avec un programme politique qui met en avant le transfert de missions aux collectivités locales et au secteur privé. “The Conservative party, expliquait David Cameron dans un discours prononcé en février 2009, wants nothing less than radical decentralisation, to reach every corner of the country.” Ce qu’il justifiait de la manière suivante : “there is a deep connection between where decisions are made and what works. When one-size-fits-all solutions are dispensed from the centre, it’s not surprising they so often fail local communities. When people experience a yawning gap between the changes they want to see and those they can directly affect, it is inevitable that demoralisation and democratic disengagement follow.” On est très loin de la pratique sarkoziste qui, sous couvert de supprimer la taxe professionnelle, impôt perçu par les collectivités locales dont il assurait 50% des recettes, a recentralisé la fiscalité et réduit la capacité des communes, départements et régions à se diriger par elles-mêmes (une mesure qui n’est pas sans rappeler celle prise en Italie visant à diminution des transferts financiers aux collectivités locales.)

Faut-il s’en étonner? Les élus de droite qui ont, tel Jean-Pierre Raffarin, le plus critiqué la dérive droitière du gouvernement Fillon pendant la période estivale sont aussi les plus attachés à la décentralisation. 

L’abandon des valeurs traditionnelles à droite

En choisissant le populisme, la droite xénophobe a également choisi de tirer un trait sur la partie la plus traditionnelle de son électorat. La personnalité de Nicolas Sarkozy, deux fois divorcé, qui épouse en troisième noce une femme dont on sait qu’elle a posé nue, qu’elle a été la maitresse d’un nombre incalculable de vedettes, celle de Berlusconi qui a des aventures avec de très jeunes filles, celle de Jörg Haider, le leader populiste autrichien, dont on a appris qu’il était homosexuel sont en complet décalage avec les valeurs traditionnelles de la droite. 

Cette indifférence aux valeurs traditionnelles de pans entiers de la clientèle de droite est l’un des traits les plus surprenants de cette évolution. C’est avec le traitement de l’Islam que cette divergence apparait le plus nettement.

Judith Butler, la philosophe américaine qui connaît bien l’Europe, a souligné ce paradoxe qui veut que les partis de droite qui s’en prennent aujourd’hui à l’Islam, à ses manifestations publiques, au voile, à la burqua, à la vente de viande halal chez Quick Burger… le font au nom de la laïcité et de la cause des femmes, c’est-à-dire de valeurs qui sont plutôt portées par la gauche. Et qu’a contrario, l’Islam et ses pratiques sont défendues par l’Eglise, c’est-à-dire par l’institution qui entretient les valeurs de la droite traditionnelle.

Dans son dernier livre, Frames of War: When Is Life Grievable?, Judith Butler cite et analyse un test que le gouvernement néerlandais a fait pendant quelques temps passer aux candidats à l’immigration : on leur présentait une image représentant deux hommes ou deux femmes en train de s’embrasser sur la bouche et on leur demandait si cela les choquait. Il fallait pour réussir le test dire que ce n’était pas choquant, ce qui signifiait, aux yeux des concepteurs de ce test, que l’on était prêt à accepter le libéralisme des moeurs qui domine aux Pays-Bas. Celui qui trouvait cela choquant n’était pas jugé à même de partager les valeurs modernes des Hollandais… c’était un mauvais point qui augmentait ses chances d’être retoqué et renvoyé chez lui.

Ce test, discriminatoire puisque réservé aux seuls immigrants originaires du monde arabe et musulman a été abandonné, mais il est caractéristique de cet abandon de certaines des valeurs des électeurs les plus traditionalistes que ces images pouvaient également choquer. Faut-il rappeler que l’un des leaders de l’extrême-droit néerlandaise, Pim Fortuyin, assassiné en 2002, était ouvertement homosexuel, tout comme Jorg Haider, le leader de l’extrême-droite autrichienne? Les plus anti-islamistes pratiquent, dans leur vie quotidienne, cette liberté de moeurs nouvelle à droite sans vraiment s’en cacher. Jorg Haider fréquentait des bars gays et Pim Fortuyn ne faisait pas mystère de ses préférences sexuelles.

La droite xénophobe est assez attachée à la défense de la liberté des moeurs pour prendre, lorsque cela lui convient, des mesures qui limitent les libertés religieuses. À entendre ses porte-parole, on devrait limiter celles-ci pour protéger celles-là. Ce qui est un véritable retournement idéologique. Si l’on a souvent opposé liberté religieuse et liberté des moeurs, la droite se trouvait traditionnellement du coté de ceux qui, avec l’Eglise, combattaient une libération des moeurs jugée dégradante et destructrice. Ce n’est plus vrai, au grand dam des représentants les plus traditionalistes de cette droite comme, en France, Christine Boutin. La stratégie xénophobe de Nicolas Sarkozy a suscité l’opposition ouverte des autorités religieuses. Les églises ont été parmi les premières à critiquer et souvent avec une grande vivacité les mesures prises à l’égard des Roms. On se souvient qu’un prêtre est même allé jusqu’à prier pour souhaiter la mort de Nicolas Sarkozy.

La droite conservatrice semble sur ces sujets plus traditionnelle. David Cameron a longtemps défendu des positions que ses adversaires ont pu qualifier d’homophobes, au Parlement européen, il s’est associé à un parti politique polonais aux positions homophobes affirmées, s’il n’est pas hostile à l’avortement, il souhaite le faire évoluer dans un sens plus restrictif. Mais il est vrai que ses positions ne sont pas forcément partagées par tous ses collègues. 

Une recomposition des forces politiques

Tirer un trait sur les classes moyennes, déconcerter les pans les plus conservateurs de l’électorat pourrait passer pour suicidaire. Le pari des droites est que ces traditionalistes et beaucoup de membres des classes moyennes resteront malgré tout de leur coté. C’est ce qu’ils feront s’ils ne trouvent pas d’alternative à droite. D’où toutes ces mesures prises pour éviter d’autres candidatures à droite : attribution à Christine Boutin d’une mission largement rémunérée, appel du jugement dans le procès Villepin… L’impopularité de Nicolas Sarkozy en France pourrait cependant donner à des concurrents venus de son camp l’envie de se présenter contre lui pour attirer cet électorat de droite que sa dérive xénophobe et populiste met mal à l’aise. À défaut nombre de ses électeurs pourraient se tourner vers Dominique de Villepin ou un représentant du centre droit. L’émiettement des voix de droite au premier tour de l’élection présidentielle pourrait favoriser, au deuxième tour, l’élection du candidat de gauche.

Mais au delà de ces considérations électorales, c’est à une véritable recomposition des forces politiques que nous assistons avec une droite qui associe les plus riches et les plus modestes et une gauche qui réunit les classes moyennes, tous ceux qui ont, à l’instar des fonctionnaires, un emploi stable, des revenus réguliers et qui bénéficient directement des dépenses de la collectivité dans l’éducation, ils envoient leurs enfants au lycée et à l’université, dans la santé, dans la culture, ils vont au théâtre, au cinéma…

Si l’on retient cette définition d’une certaine stabilité dans les revenus professionnels, cette classe moyenne mord aussi bien sur la bourgeoisie traditionnelle (hauts fonctionnaires, cadres supérieurs) que sur le prolétariat (ouvriers qui travaillent dans de grandes entreprises ouvertes sur le monde). Elle regroupe l’essentiel des fonctionnaires, des employés, des cadres moyens, qui n’ont pas un si mauvais souvenir des années Jospin, elle est relativement homogène tant sur le plan des revenus (les écarts entre ceux des mieux lotis et ceux des moins bien lotis sont relativement faibles) que de l’idéologie et des valeurs (tolérance, souci de la promotion sociale…).

L’alliance des plus riches et des plus modestes tentée par les deux droites est plus problématique. On retrouve une certaine cohérence idéologique dans celle que construisent les conservateurs : l’effort, la compétition, le sens des responsabilités peuvent être des valeurs partagées par des gens aux revenus radicalement différents. C’est moins le cas dans celle que la droite populiste tente de réaliser. Les discours xénophobes peuvent séduire et rassembler des travailleurs qui ont des contrats précaires, qui travaillent ans des entreprises en difficulté ou dans des secteurs que menace la mondialisation, mais ces mêmes électeurs ont tout intérêt au développement de politiques protectionnistes qui vont contre les intérêts d’une classe dominante complètement intégrée dans l’espace mondial. Cette contradiction peut rapidement contraindre les politiques qui ont choisi cette voie à un double langage qu’il n’est jamais facile de tenir longtemps.

En renouvelant ses alliances, la droite s’est attachée à construire une coalition adaptée à un monde caractérisé par la montée des inégalités. Elle l’a fait en empruntant deux voies assez différentes qu’illustrent bien les politiques menées, d’un coté, par les conservateurs en Grande-Bretagne et en Allemagne, de l’autre, par l’UMP, en France et Berlusconi en Italie.

Ces deux familles sont pour l’instant confondues au sein des mêmes formations et partis, mais elles pourraient à terme redessiner à terme le paysage politique. Cela pourrait passer, en France, par l’éclatement de l’UMP ou la constitution, à ses cotés, d’une force, baptisée centriste, capable de construire un programme associant respect du Parlement et des corps intermédiaires, refus de la stigmatisation des étrangers, libéralisme en matière social, décentralisation mais aussi, à l’image de ce que font les conservateurs britanniques, affirmation des vertus du libre-échange et programme plus audacieux de réduction des déficits… Une évolution de ce type parait aujourd’hui improbable tant la position de Nicolas Sarkozy parait forte dans son camp, mais il suffirait que la crise économique s’aggrave ou, plus simplement, dure pour que ces évolutions s’imposent d’autant plus vite que son impopularité persistante menace tous les élus de droite. En Italie, cette remise en cause du parti majoritaire est d’ores et déjà consommée. La fracture entre Fini et Berlusconi en Italie s’organise sur les lignes voisines, le premier reprochant au second des positions trop proches de celles ouvertement xénophobes de la Ligue du Nord. Les tensions actuelles au sein de la droite en Allemagne, l’émergence d’un discours violemment anti-islamique, la remise en cause d’une société multiculturelle par la CSU signalent cette même division entre deux droites.

Ces tensions entre ces deux droites se retrouvent également dans les relations internationales. L’altercation entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy sur les Roms en septembre dernier, la première accusant le second à mots à peine couverts de mensonge (“La chancelière Merkel, expliquait dans un communiqué son porte-parole, n’a parlé ni lors du Conseil européen, ni lors d’entretiens en marge du Conseil avec le président français Sarkozy de prétendus camps de Roms en Allemagne, et en aucun cas de leur évacuation.”) signalait explicitement une différence de comportement de ces deux leaders de la droite en Europe.

Cette évolution des positions à droite peut donner à la gauche ses chances, pour peu qu’elle élargisse sa base, qu’elle sache jouer des contradictions entre conservateurs et xénophobes et qu’elle évite de développer en son sein des oppositions du même type.

This entry was posted in The crisis and the economy, The crisis beyond the Hexagon, The politics of crisis. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s