Tunisie : la Révolution des «Nouzouh»* n’a pas l’odeur du jasmin, par Michael Ayari et Vincent Geisser

Pour Michael Béchir-Ayari et Vincent Geisser, chercheurs à l’Institut de recherche et d’étude sur le monde arabo-musulman, la « révolution » tunisienne réunit une dimension générationnelle et culturelle rappelant le mai 68 français ainsi qu’une dimension émeutière portée par un sous-prolétariat exclu et humilié. Décryptage Si la « Révolution du jasmin » évoque la douceur du parfum de la fleur du même nom, la « Révolution des œillets » au Portugal (Revolução dos Cravos) renvoyait, elle, à tout le moins pour les lusophones, aux clous de la crucifixion christique.

Aucune connotation sacrificielle dans la « révolution » tunisienne. Seuls demeurent un néo-orientalisme touristique et une sémantique rappelant celle des deux premières années du règne de l’ « artisan du changement », Zine El Abidine Ben Ali, qui aimait qualifier précisément son « coup d’Etat médical » de « Révolution du jasmin ».

Guère étonnant que ce terme ait été contesté par les principaux acteurs de ce soulèvement populaire. S’il fallait donner le nom d’une fleur pour symboliser cette révolution, ça serait plutôt celle du figuier de barbarie**, la seule « autorisée » à pousser dans ces régions arides.
 
Le retour à la normale prôné de ses vœux par le gouvernement de transition paraît bien plus inquiétant qu’un calme après la tempête. En effet, la brèche ouverte par la colère des exclus serait sur le point de se refermer.

Ces invisibles et ces sans-voix, dont les jeunes chômeurs issus des régions déshéritées du pays représentent le parangon, sentent mieux que n’importe quel observateur que leur lutte est sur le point de servir les vieilles élites citadines, comme naguère au XIXe siècle celle des ouvriers allemands avait pu servir le roi de Prusse. Pour comprendre ce scénario bien huilé, il est nécessaire de revenir sur les moments et les dimensions de cette colère populaire.
 
BASSIN MINIER DE GAFSA

Celle-ci se manifeste il y a deux ans lors du mouvement du bassin minier de Gafsa, quasiment inaperçu dans les médias français et tunisiens. Cette lutte de plus de six mois appelait déjà au respect de la justice sociale et de la dignité.

Réclamer du travail revenait à s’attaquer à un véritable système de solidarités tribales, de népotisme et de clientélisme, encadré par la police et les responsables du parti au pouvoir. Le tout se déroulait sur fond de promesses de développement local dans une « zone d’ombre » dont les habitants n’avaient plus que leur honneur à perdre.

Des centaines de Tunisiens ont été arrêtés, torturés ou bien emprisonnés, plusieurs sont morts dans les affrontements avec la police. Et le gouvernement a fini par installer des unités de production industrielle, génératrices d’emplois autour de l’épicentre de cette révolte, sorte de répétition générale.
 
Le 17 décembre 2010, Mohammed Bouazizi s’immolait à Sidi Bouzid, dans le gouvernorat voisin, se détruisant, à défaut de détruire ceux qui l’ont détruit. Le 22 décembre 2010, toujours à Sidi Bouzid, Houssine Ben Faleh Falhi mourrait électrocuté sur un poteau électrique, alors qu’il proclamait haut et fort son droit à la dignité, tel Nidhal le héros du long métrage Essaïda réalisé en 1996 par le cinéaste tunisien Mohamed Zran.
 
Les émeutes, d’abord localisées dans cette petite ville du nom d’Abou Saïd, personnage populaire burlesque et miséreux, se sont rapidement propagées dans les régions les plus déshéritées du pays.

Les premiers slogans appelant au départ de « Ben Ali et de sa clique de voleurs » rythmaient les manifestations de soutien aux martyrs, suicidés ou victimes des tirs à balle réelle. Le 4 janvier 2011, l’annonce par Achourouk, journal pro-régime, du plus grand projet d’investissement dans le gouvernorat de Sidi Bouzid a, à rebours de l’effet escompté par les pouvoirs publics, déplacé le centre de gravité des affrontements vers Kasserine, chef-lieu du gouvernorat voisin à l’est. (Voir la carte)

Malgré le climat de guérilla urbaine alourdi par les tirs de snipers, les émeutes se sont diffusées dans la majeure partie des villes du pays n’atteignant pas toutefois les grands centres urbains.

En effet, il faut attendre l’intervention de la centrale syndicale, l’Union générale tunisienne du travail (l’UGTT), seule organisation possédant une réelle capacité de mobilisation populaire, pour que la colère s’y dirige, canalisée dans des manifestations organisées.

Dans le sillage de la grève générale du matin du 14 janvier 2011, des lycéens, étudiants, avocats, chômeurs, employés et bientôt une foule de Tunisiens criaient « dégage !» à l’unisson devant le ministère de l’Intérieur précipitant la fuite de Ben Ali et la fin du premier acte de cette « révolution ».
 
NOUZOUH

Aussi, ce récit sommaire plaide-t-il, à juste titre, sinon pour souligner le rôle des inégalités régionales de développement et partant du sentiment d’injustice qu’elles entretiennent, du moins pour placer à l’origine de l’explosion de cette colère le sous-prolétariat des régions de l’intérieur du pays.

En effet, celui-ci est exclu sur le plan économique car chômeur et indigent. Il est exclu sur le plan social car discriminé à l’embauche et humilié par ses diplômes le rendant paradoxalement responsable aux yeux du tout un chacun de son inactivité professionnelle ou de son « déclassement ».

Il est enfin exclu sur le plan politique, car ces jeunes « nouzouh », descendants des hilaliens et des tribus nomades, effraient les oppositions politiques et para-politiques légales composées en majorité d’élites citadines de plus de 50 ans concentrées dans le triangle huppé de la capitale (Carthage, La Marsa, Sidi Bousaïd).
 
Pour autant, cette révolte des « nouzouh » a enclenché une dynamique démocratique par le bas sur le point de s’enrayer. Au sein de comités populaires spontanés, ces jeunes, armés de bâtons parfois terminés de couteaux à l’image des paysans qui, jadis, attaquaient les cavaliers du Bey (le monarque), libéraient leur parole, devenant tous théoriciens du politique et spécialistes de droit constitutionnel. Délivrés de leurs stigmates, ils étaient acteurs de l’Histoire, chez eux, jusqu’à être récemment contraints de marcher symboliquement vers Tunis comme par réflexe ancestral.
 
Dans la capitale, certains y étudient déjà l’informatique, les sciences de la gestion ou les langues étrangères et transfigurent leur triple exclusion par une fascination pour l’imaginaire de la conspiration sur Internet, fréquentant parfois les jeunes bourgeois de Tunis (beldis) unis comme eux contre un moloch insaisissable présent tant dans les cerveaux que dans les flux électroniques.
 
« LAISSE-MOI VIVRE ! »

Car, une fois les inégalités régionales et sociales reléguées au second plan, reste la lutte culturelle d’une jeunesse dont le sentiment d’étouffement est proportionnel à son désir de détruire ce qui entrave sa liberté d’être et d’avoir.

En effet, tant décrié par les sorbonnards dans la France de mai 1968, l’accès à la société de consommation ne semble pas représenter une aliénation pour ces jeunes.

Au contraire, l’ouverture du marché tunisien à de nouveaux produits leur évoque davantage la possibilité d’endosser de nouvelles identités. Il faut croire que le pôle délimité par le modèle du mafieux type « Al Pacino » cristallisé de manière maladroite par Imed Trabelsi, le neveu de Leïla Ben Ali, ou celui de l’islamiste salafiste de quartier, trop idéologisé, voire « retourné » par la police, ne suscitent pas d’identification positive.
 
En effet, ils en ont assez de ne disposer que de quelques marges d’action entre ces deux extrêmes : jeune marié plus ou moins pieux écoutant le dernier CD MP3 de musique populaire que tout le monde possède, buveur de rouge ou de Celtia (la bière locale), fréquentant les discothèques « branchés » ou « squattant » dans le quartier, jeune femme séductrice portant lunette Ray-Ban ou bien affichant sa piétée par un couvre-chef, gage de sérieux exhibé aux prétendants masculins.

Sur le plan idéologique, les choix se réduisent quasiment à un marxisme-léninisme aux relents tribalistes et étatistes, des convictions nietzschéennes de gauche ou de droite, une religiosité identitaire de type Islam new age de marché ou des croyances théologico-politiques plus totales et radicales alimentées par le spectacle télévisuel des exactions de l’armée américaine en Irak.
 
C’est comme si finalement, la société tunisienne entretenant de plus en plus d’airs de famille avec la société albanaise ou moldave, notamment sur le plan de ses pesanteurs traditionnelles, de sa corruption systémique, du développement de la prostitution de ses femmes et du tape-à-l’œil de ses bandes mafieuses, revendiquait son moment post-moderne à travers ses jeunes proclamant aux caciques du régime, aux nouveaux riches trop ostentatoires et aux idéologues de tout poil : « lâche-moi ! » et « laisse-moi vivre ! ».

MAI 68

À ce titre, cette « révolution » est une révolution générationnelle semblable à un mai 68 qui aurait réussi, portée et publicisée par l’avant-garde résolue d’une société individualiste, incarnée par la figure émergente de l’« hacktiviste » féru de Facebook et amateur du film dystopique « V pour Vendetta ».
 
Les grandes transformations qui ont récemment affecté le tissu symbolique et socioéconomique de cette société maghrébine se sont manifestées chez les jeunes, tant par un brouillage des rôles entre les sexes que par un sentiment de paupérisation et de frustration générateur de dépressions psychologiques.

Elles ont également engendré un déni de la souffrance d’autrui destiné à masquer sa propre souffrance – une forme de banalisation du mal – et enfin une soumission à contrecœur à la hiérarchie des « vieux », moins éduqués, empêtrés dans des « archaïsmes » de pensée et de comportement.

Il faut croire que tout a voulu éclaté au même moment. Le régime autoritaire si inique qu’il soit sur le plan moral n’était pas l’unique cause de ce désarroi salvateur. En revanche, il en a représenté le symbole.
 
La « révolution » tunisienne réunit ainsi une dimension générationnelle et culturelle rappelant le mai 68 français ainsi qu’une dimension émeutière portée par un sous-prolétariat exclu et humilié. En ce dernier sens, elle demeure en phase avec les nouvelles mobilisations qui semblent se profiler en Europe occidentale et en Amérique du Nord.

Par ailleurs, sa « réussite », à tout le moins le fait qu’elle ait démantelé partiellement un régime et exclut ses représentants les plus zélés de l’imaginaire national, montre que le « volontarisme révolutionnaire » du gauchisme maoïste et tiers-mondiste est caduc. Elle révèle qu’une révolution peut éclater sans qu’une minorité agissante insuffle l’esprit révolutionnaire à des masses « inertes », atomisées par la misère et le contrôle social.
 
De ce point de vue, elle sert sans nul doute d’antidote aux désillusions de nombre de soixante-huitards du Maghreb et d’ailleurs, secrètement fidèles, malgré leur activiste d’antan, à la théorie du primat des conditions socio-économiques réelles dans la dynamique révolutionnaire.

Si, son dénouement est heureux, elle montrera également qu’un pouvoir peut s’écrouler malgré la surveillance serrée des prétendues activités de « subversion » à l’échelle d’un pays.

Quoi qu’il en soit, même si les luttes sociales conduisent à la chute de l’actuel gouvernement, à l’élection d’une assemblée constituante et à une véritable « révolution démocratique » dans la durée, seule l’Histoire nous prouvera si le sous-prolétariat des « nouzouh » des régions oubliées de Tunisie a bel et bien lutté pour son roi de Prusse, le futur maître de Carthage.
 

* En dialecte tunisien, le terme « Nouzouh », qui a une connotation parfois péjorative, désigne les populations des régions rurales de l’intérieur du pays par opposition aux « Beldis » (les élites citadines).

** La journaliste franco-tunisienne Nabihah Gasmi et le militant politique Sadri Khiari refusent catégoriquement la formule de « Révolution de jasmin », fleur des banlieues huppées de Tunis, lui préférant celle de « Révolution de la figue de barbarie ».

Article paru dans Témoignage Chrétien Témoignages, analyses, reportages… Retrouvez ici tous les articles de Témoignage Chrétien sur la révolution tunisienne.

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