Primaire socialiste: une fuite en avant qui fragilise la gauche

Philippe Marlière

Primaire socialiste, morne plaine. Les militants socialistes semblent déboussolés par la campagne 2011. Faut-il s’en étonner? Non, tout dans la procédure de la primaire devait produire un tel résultat. Faut-il s’en inquiéter? Oui, cette primaire est faussement démocratique, fragilise le Parti socialiste et, par ricochet, l’ensemble de la gauche. Elle pourrait même hypothéquer la victoire de la gauche à l’élection présidentielle. Imposée dans des conditions rocambolesques, la primaire représente le colmatage institutionnel d’une crise politique.Le 1er octobre 2009, les adhérents socialistes ont entériné le principe de la primaire «ouverte»; une procédure qui paradoxalement leur a retiré le pouvoir exclusif de choisir leur candidat. On doit à Terra Nova, un thinktank proche de Dominique Strauss-Kahn, et de publications proches du PS (Libération, Le Nouvel Observateur) d’avoir dicté les termes du scrutin à des dirigeants socialistes hostiles. S’inspirant des expériences de la gauche italienne (2005) et de la campagne Obama (2008), les promoteurs de la primaire ont estimé qu’elle formerait le socle de la reconquête du pouvoir par la gauche. Présentée comme le nec plus ultra de la démocratie participative («tous les électeurs de gauche peuvent voter»), la primaire socialiste est censée trancher la lancinante question de leadership. Ses artisans ont assuré qu’elle susciterait une dynamique politique, mobilisant partis et électeurs, jusqu’à la victoire. Le précédent italien n’a guère refroidi les ardeurs réformatrices. E pur si muove! En 2005, la primaire de la gauche italienne a investi Romano Prodi, le plus droitier des candidats. Au pouvoir, le gouvernement Prodi a mené une politique qui a tourné le dos aux attentes populaires. La coalition de gauche a implosé et Silvio Berlusconi a aisément remporté l’élection suivante. Depuis, la gauche italienne est sans leader reconnu, fragmentée et impuissante.

La primaire a encore accentué le phénomène de personnalisation de la vie politique, clé de voûte des institutions de la 5e république. Arnaud Montebourg, candidat à l’investiture et rare partisan au PS d’une 6e république parlementariste, a été l’infatigable architecte de la primaire en interne. Pourtant, être en faveur d’une 6e république et défendre la primaire sont deux positions totalement contradictoires. M. Montebourg promeut un mode de désignation qui exacerbe une compétition entre candidats auto-proclamés. Dans ce cadre, les militants sont devenus dispensables, voire un rappel gênant de «l’archaïsme partisan». Les candidats l’ont bien compris, s’affranchissant du projet socialiste et «partant à la rencontre des Français» selon un schéma de deuxième tour d’élection présidentielle.

La primaire a définitivement sonné le glas des courants au sein du PS. En personnalisant à outrance la vie du parti, elle a rendu caduque les oppositions idéologiques intra-partisanes. Le monde socialiste est accaparé par les enjeux électoraux, et le soutien des caciques du parti aux candidats n’est plus dicté par des considérations politiques, mais par des stratégies de carrière. Il suffit pour s’en convaincre d’observer le jeu de chaises musicales entre la primaire de 2006 et celle de 2011. Les rares courants encore «politisés» viennent de sombrer. Le parti d’Epinay, parti de militants, est mort et enterré, sans protocole funéraire.

Les médias dominants mettent en scène le «Western socialiste»: petites phrases assassines et propositions «orthodoxes» (sur la dette publique, les retraites) sont reprises en boucle et montées en épingle. S’appuyant sur des instituts de sondages qu’ils rémunèrent, ces médias plébiscitent les candidats les plus à droite et le font savoir: hier DSK, aujourd’hui Hollande. Le premier débat entre candidats n’a-t-il pas connu un large succès d’audience? En dramatisant le feuilleton de la primaire, France 2 a certes donné «envie» aux téléspectateurs de «consommer» un épisode de politique-spectacle. TF1 est parvenue au même résultat lors de la «confession» de DSK. Les six candidats ont sagement joué le jeu, se différenciant dans le style, se contredisant sur des questions secondaires (consommation de cannabis), et s’accordant sur l’essentiel (pas de rupture avec les politiques néolibérales responsables de l’appauvrissement des Français). Ils ont donné un énième gage de bonne conduite aux tenants du néolibéralisme: retraite à 67 ans d’ici 2029 (Martine Aubry); réduction du déficit public à 3% du PIB en 2013 et à 0% d’ici 2017 (François Hollande) ou assurance que la «démondialisation» n’implique pas une «rupture» avec le néolibéralisme (Arnaud Montebourg).

La primaire «ouverte» est le colmatage institutionnel de la crise politique et idéologique qui mine le PS depuis vingt ans. C’est une fuite en avant qui permet à l’oligarchie socialiste d’occulter les questions gênantes: pourquoi tant d’élections perdues depuis 1988? Pourquoi les ouvriers et les employés (53% de la population active) ne sont-ils pas plus nombreux à voter pour le PS? Pourquoi les propositions socialistes ne sont-elles pas dominantes après quatre années de sarkozysme et avec le discrédit du néolibéralisme? La réponse ne viendra pas de candidats socialistes, prisonniers de la bulle sondagière. Moins circonspect, Terra Nova a mis les pieds dans le plat. Le thinktank a publié un rapport recommandant au PS de renoncer au vote des ouvriers, tentés par le «repli xénophobe et le vote FN», pour se consacrer aux catégories moyennes, aisées et éduquées. La primaire, aux règles absconses et aux enjeux sybillins, s’adresse d’ailleurs à ces catégories et exclut de son champ les classes populaires.

Le virus de la primaire est contagieux. Il a gagné la Fête de l’Humanité lors de la guignolesque rencontre de Jean-Luc Mélenchon avec trois des prétendants socialistes. Dans un barnum médiatique, le candidat du Front de Gauche, a décerné un brevet de «retour à gauche» à Ségolène Royal, au terme d’une discussion de quelques minutes. Ces entrevues «politiques» ont été saluées par un cadre du Parti de Gauche: «Voir les socialistes venir toucher la main de Jean-Luc en son palais, venir chercher un adoubement médiatique, c’est un plaisir qu’on ne va pas bouder».

Les électeurs de gauche qui penseraient favoriser l’élection du «moins mauvais» des candidats, n’y pourront rien. Attirés par un mirage démocratique, ils légitimeront un «beauty contest» taillé sur mesure pour les profils les plus droitiers. Ce faisant, ils acclimateront l’ensemble de la gauche aux pratiques plébiscitaires. Femmes et hommes de gauche, que diable iriez-vous faire dans cette galère ?

Philippe Marlière, Professeur de science politique à University College London

This text first appeared on Philippe Marlière’s blog on Mediapart, here. We thank the author for his permission to reuse his text.

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